Descente de trois étages par le même itinéraire
Affinement de la perspective
par Didier Dheurle
Jean-Paul Brussac évolue en équilibriste sur une ligne de conduite obsessionnelle. Celle qui met en perpétuel rapport le temps et la pérennité des événements conçus par l’homme.
Pour Brussac, la forme n’a plus d’importance. Il en est arrivé à ce stade où seuls importent la densité et le vécu que la masse à envisager dissimule…
Il comble une cour pour en faire un “plan de sable”. Le terme de plan n’étant plus à évaluer sous l’angle du peintre, mais bien sous celui du sculpteur : un plan d’eau ne se détermine pas en mètre carré mais en mètre cube, en volume.

Ce volume, soigneusement nivelé, travaillé, laisse la pensée spéculer sur sa profondeur possible. Le spectateur est amené à observer au fil des jours l’influence du temps (climat) sur cette empreinte humaine exposée au vent, à la pluie. Ces éléments refont à chaque fois ce travail de nivellement par le fond voulu par le sculpteur.
Jean-Paul Brussac préserve par ailleurs ces certitudes. Un “monument” de 350 kilos érigé dans une salle. Pour le vécu de cette masse témoignent les éclats de marbre et la poussière exposée et faisant partie intégrante de l’œuvre.
Le sculpteur est persuadé quelque part que son public percevra la densité décroissante de ses travaux au fur et à mesure qu’il montera les étages du lieu d’exposition. Et de fait, que ce public mettra quelque part en rapport sa propre présence physique et celle du volume exposé. Spéculation intellectuelle de l’ordre de l’improbable. Qu’importe !…
Pour en revenir à ce monument de 350 kilos érigé dans une salle prévue pour lui seul, Jean-Paul Brussac a hissé ce bloc de marbre au premier étage et l’a travaillé sur place avec un éclairage précis, matériau lui aussi déterminé par l’artiste. Un rai de lumière forte dirigé sur la sculpture et, comme elle, inamovible. La face éclairée du marbre est ciselée avec précision, la face restée dans l’ombre, beaucoup plus maladroitement. Ce besoin d’assujettir la lumière pour contrecarrer celle du jour, naturelle, variable, trop fluide pour être manipulée.

Ce même parti-pris est à observer dans le travail-photo n°1 où la projection de lumière est à la fois support d’image (diapo). Question : “Que représente cette image ?” Réponse : “Une parcelle d’humanité douce et périssable sur un bloc de marbre dur et impérissable”. Réponse ; “Le corps d’un Christ sur la croix. Une idée de la religion ; facteur d’éternité”.
Le dernier travail, celui du dernier étage et du dernier souffle. Un “petit” marbre orné d’une cavité réceptacle à la projection d’un film en super 8… Le film tourne en boucle montrant le flux et le reflux de la mer et le visage d’une femme. Il tourne chaque jour et chaque jour se détruit davantage jusqu’à se sectionner et pendre devant le marbre “éteint”. Clin d’œil dans le choix de l’image à une représentation de thèmes immuables ; celui de la mer, celui de la mère (le visage de la femme). Et puis aussi ce fait de perpétuer le mouvement répétitif du ciseau sur le marbre…
Didier Dheurle