
Jean-Paul Brussac est habité par les traces, les empreintes qui mènent à nous et celles que nous laissons. Au milieu, il y a chacun de nous, jalon entre passé et futur. Ce jalon ressent toute la présence de ceux qui l’ont précédé et de ceux à venir pour lesquels, à son tour, il sera consciemment ou non élément de leur histoire personnelle ou collective.
En même temps, son travail le conduit à une réflexion sur le rapport entre temps et pérennité des choses humaines. Une impermanence à la fois physique car avec le temps s’érode la matière, à la fois spirituelle puisque le regard que l’on porte sur une œuvre n’est pas le même d’un jour à l’autre, a fortiori d’une génération à l’autre. Une installation de Jean-Paul Brussac devient alors « une immobilité provisoire et peut-être un effacement de l’instant » ou au contraire « un instant qui ménage une ouverture vers une réalité qui dure. »
Birmingham
Les traces sont parfois clairement identifiables. D’autres fois il faut les chercher, les deviner, supputer leur présence. Ainsi, dans sa sculpture “Birmingham” ou “Au rythme du pont”, les faces des blocs de marbre sont martelées, lisses ou encore munies d’une plaque de cuivre. Cependant, selon la place qu’occupe chacun de ces blocs et qui varie à chaque installation, toutes ces “traces”, pourtant bien présentes, ne sont pas forcément visibles. Pour les découvrir, il faut les chercher, tourner autour de l’œuvre.
Par ailleurs, sur la plaque de cuivre, peut être notée (ou non) la destination du bloc ou de ceux avec lesquels il forme un ensemble. Chacun de ces blocs est un témoin du travail de l’homme, un héritage à transmettre. Le sculpteur est allé les chercher dans une carrière pyrénéenne. Parmi tous les blocs extraits de la montagne par des hommes habiles, possesseurs de connaissances particulières, il a choisi ceux dont les dimensions et le poids étaient compatibles avec sa force musculaire et sa propre habileté pour pouvoir les manier seul. Puis, dans son atelier, il les a façonnés avec ses techniques et son savoir-faire, créant avec eux une relation quasi sensuelle. Quand il procède ensuite à l’installation, Jean-Paul Brussac ne recherche pas l’effet esthétique, qui est pourtant toujours présent, mais la facilité de manipulation : il faut que celui ou celle à qui ces “blocs-témoins” sont transmis symboliquement (ou réellement) puissent les relever et les manipuler sans effort ni risque.
Dessins
De la même façon, lorsque Jean-Paul Brussac grave sur le papier les empreintes laissées par un poids qu’il déplace par oscillations ou basculements successifs, il dit une histoire qui a une réalité tangible mais que chacun peut se raconter en fonction de l’instant, de son vécu, de son imagination. En même temps, il illustre le fait que les traces qui mènent à chaque individu pèsent sur lui, qu’il le ressente ou non.
Un poids, une pesanteur qui se retrouvent dans son dessin “Sherpas” où de lourds colis courbent le dos des hommes et amplifient les traces qu’ils impriment dans la neige. Là encore, il s’agit aussi de transmission : les ballots sont acheminés vers des sommets récemment rendus accessibles par les autorités chinoises, qui ont ainsi ouvert de nouvelles pistes vers l’avenir.
Rouleau
Il faudrait aussi citer le “Rouleau”, tronc de cône de granit rouge de quelque 820 kg avec des aspérités acérées qui couvrent toute sa surface sauf une étroite bande lisse courant sur toute sa hauteur. Poussé, il tourne sur lui-même, parcourt un chemin – une circonférence d’environ 20 m de diamètre – et revient à son point de départ. Tout au long de ce parcours, il imprime sa trace et marque le rythme de ses révolutions grâce à la bande non martelée qui ne laisse pas d’empreinte. Ne peut-on voir là la roue de la vie et toutes les blessures que chacun de nous reçoit en étant emporté dans sa rotation ?…
Ainsi, tout le travail de Jean-Paul Brussac est une déclinaison de la quête perpétuelle de chacun de nous en recherche de son identité et de sa place dans l’immense chaine humaine, de ce que nous recevons de ceux qui nous ont précédés, de ce que nous laisserons à ceux qui viendront.
Patrice Martin